top of page
Rechercher

Les dialogues ne sont que la pointe de l'iceberg

  • Déborah Braun
  • 24 mars
  • 3 min de lecture

Quand on parle d'un film, on cite des scènes et leurs répliques. Les dialogues s'impriment, ils semblent être là où tout se dévoile, ils donnent l'impression que l'action avance. Ce n’est pas faux. Mais ce n’est pas entièrement vrai. Car ce qui se dit n’est pas le plus important dans une scène de dialogues.


Un personnage parle. Il choisit ses mots, ce qu'il dit est réel, mais partiel. Ce qui se passe vraiment, c'est autre chose. C'est l'hésitation avant de répondre. C'est la question à laquelle il répond par une autre question. C'est ce qu'on sait de lui, parce qu'on l'a vu agir autrement que ce qu'il raconte, et qui rend ses mots opaques, ou mensongers, ou désespérément insuffisants. Car les dialogues sont la verbalisation de ce que les personnages croient – consciemment ou inconsciemment - qu’ils doivent dire, que ce soit la vérité ou pas, à ce moment-là. Et si les dialogues sont la pointe émergée de l'iceberg, c’est sous la surface que se joue la vérité, et l’épaisseur, du personnage.


L’hésitation, les cris, le regard baissé ou au contraire frondeur, ou vers une tierce personne, une agitation, etc. Ce sont ces indications qui donnent au spectateur une idée de ce qui se joue vraiment. C’est aussi valable dans une scène d’action avec un dialogue « classique ». Si un personnage, armé d’une mitraillette, a décidé de sortir de la planque où ils se trouvent avec d’autres personnes désarmées, pour arroser ses adversaires avant qu’ils ne les trouvent, et que juste avant de passer la porte il se tourne vers eux et leur dit : « Bougez pas, je m’en occupe » cela ne dit rien. Parce qu’on ne sait pas comment il le dit. Est-il sûr de lui, transpirant, anxieux, hésitant, serre t-il les dents ? Ce n’est pas dit, et c’est tout le problème.


Si le scénario ne renseigne pas cette intériorité, si on ne sait pas ce que ce « Bougez pas, je m’en occupe » coûte, cache, ou signifie, alors le dialogue flotte. Parce que le lecteur va forcément interpréter. Et c’est tout le problème. Ce n’est qu’une interprétation, et si elle n’est pas absolument juste, elle déséquilibre le récit et sa justesse, le prive de tension et d’intention. D’où l’importance des didascalies, qui contiennent la vérité du personnage. Les oublier, penser qu’elles sont superflues parce qu’elles paraissent évidentes ou sous-entendues est une erreur fondamentale. C'est d’ailleurs là que beaucoup de scénarios se ramollissent. Et personne ne veut d’un scénario mou.


Il y a deux façons de décrire ce qui se passe dans une scène.

La première est fonctionnelle : "Il s'assoie. Il la regarde. Il répond." dit les gestes, ça ne dit pas ce qu'ils recouvrent. Le lecteur sait ce qui se fait, il ne sait pas ce qui se vit. Il est obligé d’interpréter.

La seconde est incarnée : elle renseigne l'intention, le ressenti, la contradiction intérieure. Elle ne dit pas au réalisateur comment filmer, ou à l’acteur comment jouer, elle dit ce qui se passe sous la surface, pour que le dialogue qu'on va lire ensuite ait sa vraie épaisseur. Ce n'est pas de la mise en scène. C'est de l'écriture. Et c’est fondamental.


Paradoxalement, c'est parce que les dialogues ne sont que la pointe émergée de l'iceberg qu'ils exigent une précision totale. Si le reste du scénario fait son travail, si l'action intérieure est écrite, si les guerres intérieures sont posées, si on sait ce que vivent vraiment les personnages, alors les dialogues peuvent être simples, elliptiques, même « banals », et pour cela ils doivent sonner juste. Mais si le reste est vide, si la description est froide, si l'intériorité n'est nulle part, alors les dialogues doivent tout porter. Et c’est impossible.


Car qui sont les lecteurs d’un scénario ? Producteurs, Diffuseurs, Commissions, Chef-Ops, Acteurs, Monteurs, etc… Et interprétation après interprétation le récit n’est plus tout à fait là, il se détend, prend de mauvaises directions. Ça ne se voit pas forcément beaucoup, mais ça se ressent quand le film est fini, et qu’il n’y a plus de lecteurs, mais des spectateurs. Et un film qui aurait pu être bien meilleur ne l’est pas, à cause de ces « détails ». Parce que si c’est clair au scénario, cela donne, par exemple, la possibilité à l’acteur de l’exprimer autrement mais avec la même intention. Et une didascalie, c’est exactement cela : une intention, pas un ordre. Et sans intention une histoire n’a que peu d’intérêt.


La clarté de ce qu’on veut transmettre est un fondamental dans l’écriture de scénario, et cela n’a rien à voir avec la mise en scène ou la direction d’acteurs. Cela a à voir avec le récit, et la façon de le mener, de le transmettre au lecteur.


L’écriture d’un scénario n’est pas descriptive, ni littéraire. Elle est imagée, littéralement.


────────────────


Déborah Braun

Script doctor



bottom of page