L’I.A. et le scénario
- 22 juin
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
L'IA est capable aujourd’hui d’écrire un scénario qui tient en tant que récit construit - à la condition toutefois d’être bien supervisée, j’ai lu des « scénarios » générés par I.A. qui n’y ressemblait même pas de loin, et des dialogues absolument cringe. Mais, même supervisée, est-ce bien un scénario qu’elle produit? Un scénario en tant que point de vue original, unique et humain ?
Non.
La volonté profonde d’écrire un scénario, de faire un film, d’écrire un roman ou encore de peindre un tableau provient d’un désir d’explorer des sensations, des sentiments, des idées, des interrogations, et de jeter un pont pour en partager l’expérience.
Et l’I.A. n’a l’expérience ni des sensations, ni des sentiments, ni des idées, ni de l’intention ou du sens, puisqu’elle n’a pas de conscience, et, plus important encore, pas l’expérience du monde physique.
Un film n'est pas qu’une construction narrative. C'est un pont entre des personnes vivantes, sentientes. Une vibration entre celui qui raconte et celui qui reçoit.
On peut décomposer cette vibration, l'expliquer, la nommer - point de vue, enjeu, sous-texte - mais l'explication n'est jamais la chose. On peut disséquer un battement de cœur sans jamais en produire un. Ce pont-là ne se construit pas avec des recettes. Il se construit avec de l'authenticité et de la justesse, qui fait qu'une scène touche là où elle doit toucher, au moment exact où elle doit le faire, d’une façon fine, subtile, profondément humaine dans toute son incertitude et son empathie.
Le rythme d'un scénario qui a de la valeur est une respiration vivante. Elle appartient à celui qui écrit, elle parle à celui qui regarde parce que quelque chose d'humain circule, se reconnait.
Et l'I.A. a structurellement un temps de retard sur le présent, sur ce que c'est de vivre dans ce monde-là, maintenant, avec ce que ça fait. Elle restitue une forme qui a déjà fonctionné ailleurs, sur quelqu'un d'autre, à un autre moment, jamais une forme qui naît de ce qu'elle vient de vivre, puisqu'elle ne vit rien. Et de toute façon, même si ce temps de retard était annulé, elle ne le vivrait pas plus.
Un scénario qui résonne parle de ce que c'est d'être vivant, avec d’autres vivants. Pas d'un mélange de ce que les histoires ont raconté jusqu'ici. Elle a tendance à gommer l'aspérité, l'angle, le regard qui dérange. Et quand l’I.A. produit de l’originalité, cela reste une recombinaison, cela ne provient pas d’un regard particulier. Tant que l’humain n’est pas la source existentielle du récit – et ici je ne parle pas de l’idée de l’histoire, de ce qu’elle raconte, mais bien de sa mise en oeuvre, des détails qui changent tout – alors pas grand-chose ne se passe d’autre qu’un récit interchangeable.
Je veux aussi souligner que pour les anglo-saxons, le mot "intelligence" dans "artificial intelligence" signifie "renseignement" (comme le « I » de CIA - central intelligence, de MI 5 - military intelligence ou encore de SIS - secret intelligence service).
C'est pour cela que l'écriture ne se délègue pas. Pas plus que l'accompagnement à l'écriture d'ailleurs, pour les mêmes raisons.
Parce que ce n’est pas dans l’analyse que cela se joue, mais bien dans le ressenti. C’est-à-dire que l’on ne commence pas par analyser pour ensuite se poser la question de ce que le spectateur va ressentir, mais bien le contraire. On lit comme un premier spectateur professionnel, c’est-à-dire capable de ressentir comme un spectateur lambda, puis on analyse en second lieu le pourquoi, pour ensuite, par le dialogue et l’échange avec l’auteur, détecter quels fils il faut tirer ou couper pour affiner et renforcer, pour aller chercher le moment de grâce où, à force de tâtonnement, d’association d’idées, de « c’est presque ça mais non », tout à coup le voile se lève et on sait que la scène fonctionne pleinement. Car la magie c’est que lorsqu'on est juste, on ressent la même émotion que le lecteur ou le spectateur, alors même qu’on l’a « fabriqué ».
Un scénario, un récit, un roman s’adresse à un lecteur humain, pour l’aboutir il semble logique de s’adresser à un humain, même s'il est vrai que cela demande plus de courage.
l’I.A. est un outil incroyable - ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit - et en ce qui concerne la création elle peut vous assister ; mais si elle écrit à votre place, alors c'est vous qui devenez l'assistant. N’hésitez pas à l’utiliser, mais en étant conscient de ses limites, et des vôtres.
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Déborah Braun / 90pages
Script doctor & consultante en scénario
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